27 avril 2008
Le côté sombre de la papaye
A 19:54, c'était fini. M. Arnaud m'avait demandé de rendre le badge, j'avais vidé et laissé ouvert le casier de piscine qui m'était alloué après un dernier regard sur la facade du 5, je me suis engouffré le vague à l'âme dans la bouche de métro. J'ai du verser une larme ou deux, mais tant pis.
Autant, lâcher un boulot qui me les gonflait singulièrement, je savais ce que c'était; autant en quitter un qui me plaisait vraiment et le quitter avec le sentiment de ne pas être resté aussi longtemps que j'aurais pu, c'était assez inédit. Carrément, même.
Aux Guetteurs de Vent c'était différent. En entrant, je savais, rien qu'en voyant le rayon débordant de polars, que j'allais passer une journée monstrueusement chiante entre un carton Sodis et un MDS, sur un tabouret si la place le permettait et que si d'aventure après les cartons à ouvrir la journée n'était pas terminée, des cartons à fermer se rappelaient toujours à mon bon souvenir. En entrant, rien qu'en voyant les étalages et les rayons étouffants des Guetteurs, la journée ne pouvait s'annoncer qu'aussi chiante que du Forlax, glorieuse solution débouchant les intestins encombrés.
Chez Gibert, non. En passant la porte d'entrée et saluant Lucien qui rétrécit ses yeux lorsqu'il se marre, j'avais déjà la patate pour la journée. Rien qu'en apercevant les stores jaunes du magasin juste en sortant du métro, je savais que la journée serait bonne. Or, les stores étaient toujours jaunes, donc bon. Je savais qu'avec les clients, ca allait être bon, qu'avec les collègues ce serait jubilatoire et qu'à moins de faire preuve d'une mauvaise foi inimaginable, la journée ne pourrait que bien se passer. C'est la première fois que je me retrouve à quitter un boulot qui me faisait vibrer les tripes (au sens propre) tellement que ca déchirait sa race. Mais pour le moment, je suis battu.
Maintenant, et pour le moment, c'est terminé. L'after shave de Hervé qui a des clients qui l'appellent pour lui parler en morse (qui appellent Hervé, pas son after shave), le culte que Marie-Pierre voue sans vergogne aux Village People, les chemises roses de Pichon qui se débat glorieusement au milieu de grandes caisses de livres descendus du cinquième, des descentes de Béatrice qui glorifie Stieg Larsson comme Marie-Pierre loue son groupe préféré, le tiroir du rayon voyages qui recèle de mille trésor tels le dentifrice ou le cigare de Michel, le scrupuleux compte de cartes postales entamé avec frénésie par Mathieu, les visites régulières de Bertrand de la sécu à la recherche désespérée d'un bouquin d'histoire à se mettre sous la langue, la course entamée avec Didier pour savoir qui surdimensionnera son égo le plus possible, la passion sans limite qu'Ulysse voue à ma barbe plus ou moins voyante, les sourires de Lucien qui a le don de donner la pêche au plus dépressif du monde rien que par ses yeux qui se plissent quand il sourit, les saluts échangés avec Jérôme ou Laurent ou Emmanuelle ou Boris ou Sylvain ou tous à la fois comme une chorale de saluts installée sur les escaliers menant au premier, les promenades de monsieur Babin à travers le magasin, remettant les bouquins égarés dans les rayons concernés, les visites quotidiennes de Francois, premier contact que j'avais eu en arrivant dans la maison ou encore l'excédent de gadgets publicitaires au rayon voyages...
Eh ben tout ca, c'est fini. Pour le moment, je suis battu. Pour le moment.
Commentaires
Onne sais pas de quoi la vie est faite. On m'a rappelé 8 ans après dans la société où j'ai commencé. Entre deux, ben j'ai eu des boulots sympa, et d'autres galères. Ainsi va la vie.
Tu ne retrouvera peut-être pas Marie-Pierre et Hervé, mais tu travaillera avec un Alfonse, ou Christelle ou encore une Isabelle avec qui tu partagera certaintement de bons moments. Ca fait mal parce que ça viens de se terminer.
Ca s'est terminé un peu trop tot, je trouve. J'aurais pu rester plus longtemps, mais tant pis. L monde ne s'est pas arrêté, c'est bon signe.
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